Dossier n°1 / Éducation : Pour une éducation humanisante, changeons les programmes

Notre société souffre d’une perte de repères. Elle a également un grand besoin de gagner en sagesse et en maturité pour mieux faire face aux défis collectifs et individuels auxquels ses membres se retrouvent confrontés. C’est à l’école de se charger d’apporter des réponses à ces problèmes même si elle ne peut faire cela seule. Il nous faut instaurer une éducation humanisante, c’est à dire reliée à la vie et qui ne se contentant plus d’apporter des savoirs supposés objectifs, nourrissent la subjectivité.

Il nous faut élargir notre vision traditionnelle de l’école. Celle-ci s’occupe aujourd’hui, plus ou moins bien, d’instruire les individus (c’est à dire de leur faire mémoriser des connaissances), de transmettre des aptitudes, pour les sélectionner et les insérer professionnellement. De manière marginale elle remplit des tâches de socialisation et d’initiation à la citoyenneté.

Une éducation humanisante suppose elle aussi d’enseigner les outils et connaissances fondamentales indispensables à la vie professionnelle mais elle replace ces objectifs dans un cadre plus large. Il ne s’agit plus seulement de former un travailleur ou même un bon citoyen mais d’éduquer une personne au moment de la construction de sa personnalité, de son identité et de ses croyances.

Il s’agit de permettre à chacun de développer sa connaissance de soi et du monde pour qu’il développe sa propre sagesse et un intérêt pour ces choses. Il faut donner au jeune les clés en main pour se construire et pourquoi pas trouver un sens en évitant deux écueils: l’endoctrinement et l’alourdissement de programmes déjà chargés.

Une année de culture générale

Rentrons dans le concret. Le premier chantier concerne les programmes. De manière générale, les savoirs sont aujourd’hui compartimentés et cloisonnés selon les disciplines. Pour le sociologue Edgar Morin qui a mené une réflexion sur la pensée complexe, notre culture enseigne l’analyse et la séparation mais omet de relier les connaissances pour développer l’esprit de synthèse. Or ce dernier permet de relier ce qui ne serait sans lui que des connaissances juxtaposées pour leur donner un sens.

Selon l’auteur, c’est la culture générale qu’il faut remettre à l’honneur. Celle-ci n’est ni un vernis superficiel ni un luxe esthétique, elle est un outil qui aide l’individu à se construire et à trouver un sens en permettant de se référer à sa situation dans le monde.

Edgar Morin propose ainsi d’instituer une année de culture générale obligatoire à la fin du lycée ou avant le début de l’enseignement supérieur. Il propose dans l’ouvrage Les sept savoirs nécessaires à l’éducation du futur [Seuil, 2000] des pistes de réflexion sur les thèmes qui pourraient être enseignés. Cette idée qui pourrait être très bénéfique en soi se heurterait cependant dans son application à de multiples problèmes et en premier lieu celui de la désaffection scolaire d’une grande partie d’une même classe d’âge.

A cet âge-là il est souvent déjà trop tard pour de nombreux élèves qui sont en rejet vis à vis des institutions scolaires ou qui n’ont pas acquis le socle de compétences nécessaires pour ce niveau. Ceux-là seront dirigés par l’école vers des formations techniques et manuelles. Il ne servirait pas à grand chose de leur imposer contre leur gré une année de savoirs abstraits. D’autant plus que les années d’études supplémentaires peuvent s’avérer coûteuses pour les familles populaires dont sont souvent issus ces jeunes. C’est pour ça que la proposition d’Edgar Morin ne pourrait sans doute s’appliquer que pour les jeunes issus de la filière générale ou comme première année d’université.

A cet égard, elle pourrait constituer une année de transition bienvenue entre le monde du lycée et celui de la fac, pouvant également servir à rattraper certains acquis et à laisser le temps de la réflexion avant l’orientation dans une filière particulière. De manière plus générale, l’enseignement supérieur doit privilégier davantage les cursus multidisciplinaires qui présentent l’avantage annexe de permettre des réorientations plus harmonieuses.

«Réhumaniser» les programmes: l’exemple du français

Comme on l’a vu, cette solution est un levier d’action mais elle n’est pas suffisante car elle n’interviendrait que tardivement et pour une partie seulement d’une classe d’âge. Ce sont les enseignements tels qu’ils sont dispensés dans le primaire et le secondaire qui doivent être aussi repensés afin de permettre une éducation humanisante ou du moins plus humanisante qu’aujourd’hui.

L’enseignant ne doit pas être une encyclopédie mais relier les savoirs qu’il enseigne à la vie. Les programmes doivent être conçus en conséquence, et tant pis si cela doit bousculer les lobbies de chaque discipline.

Prenons l’exemple du Français. Les cours de français apparus au début du vingtième siècle se sont donnés pour but de permettre de s’exprimer convenablement à l’écrit et à l’oral par l’étude des grands auteurs. Cependant cet enseignement est en crise, il souffre d’une grave désaffection de la part des élèves et des parents qui jugent qu’il est l’un de ceux qui suscitent le moins «l’envie de découvrir et d’apprendre» (selon une enquête TNS-Sofres de 2003). De ce fait les apports potentiels de la matière pour notre objectif passent à côté du plus grand nombre.

Les raisons sont nombreuses à ce désamour et l’école n’est pas responsable de toutes mais il y a néanmoins des choses qu’elles pourraient faire pour gagner l’intérêt des élèves tout en participant à notre mission. L’un des buts de l’éducation humanisante est de permettre de nourrir la subjectivité de chacun pour l’aider à mieux appréhender la vie et lui-même. Les cours de Français sont le mieux désignés pour cela puisque la littérature parle de la vie.

On pourrait ainsi, comme le propose Marcel Gauchet, redonner sa place à un genre traditionnellement sous-estimé dans les programmes bien qu’épargné par le désamour du public, le récit. Le but doit être d’abord de faire découvrir les plaisirs de la lecture et d’en saisir l’intérêt pas seulement esthétique mais pour le quotidien. L’apprentissage de la langue et de la rédaction en sera facilité tant ceux-ci font une part large à l’imprégnation.

Faire réfléchir

Dans un article intitulé «la psychique par petites touches au collège», Isabelle Canouï montre comment son équipe de professeur de Français de 3e dans un collège classé ZEP parvient à faire réfléchir les élèves sur eux-mêmes et sur leur monde tout en leur apprenant les savoirs et les compétences qui sont l’objet de la matière. La méthode est de fonctionner «par analogie entre l’expérience d’un auteur et celle des élèves, entre la grande histoire et leur histoire à eux». Elle y dévoile comment elle a utilisé l’Affaire Dreyfus et Antigone pour faire réfléchir sur les mécanismes de la haine au moment de la dernière Intifada. Elle prétend que les élèves se sont sentis concernés car ils sont passionnés pour tout ce qui touche au monde intérieur.

De nombreuses matières pourraient être repensées de la même manière. Au lieu d’être seulement cantonnée à quelques heures dans la semaine en terminale, l’approche philosophique pourrait être intégrée à l’intérieur de la plupart des matières: éléments de philosophie des sciences et du vivant en SVT et en physique, de philosophie de l’histoire, mise en évidence des postulats en économie. Il s’agirait toujours de favoriser l’émergence d’un esprit critique chez l’élève en le faisant s’interroger sans lui fournir une «bonne réponse».

Une autre mesure qui viendrait compléter cet effort d’humanisation pourrait être l’instauration de la psychologie dans le secondaire. Cela répondrait à une forte demande sociale en même temps que de participer à un grand besoin, l’introduction de l’introspection dans notre culture. La charte de l’Unesco déclare dans sa charte «les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix». En voici un moyen. Cet enseignement serait l’occasion de faire prendre conscience de mécanismes comme celui du bouc émissaire ou de l’autojustification qui sont autant de clés pour faire croître la sagesse des peuples et des individus.

L’instauration d’une nouvelle matière ne serait possible que par diminution du temps accordé à d’autres qui ont pris une place peut-être excessive. Notre regard se tourne vers les Mathématiques qui ont pris la place prépondérante non pas pour leur utilité sociale ou professionnelle mais parce qu’on l’a institué comme critère ultime de sélection. Il a donc fallu pousser les exigences au maximum et jusqu’à l’absurde pour départager entre ceux qui tiennent le coup et les autres.

Ces innovations programmatiques ne prendront tous leurs effets que si elles sont accompagnées par de nombreux changements dans l’éducation afin de changer le rapport des élèves à l’école et les rendre plus réceptifs. Dans le cas contraire, elles ne pourront atteindre l’effet voulu. Il y a donc une réflexion à mener sur les conditions d’étude, la relation entre professeurs et élèves et l’inévitable question des moyens.

Mathieu Albouy

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