Comment surmonter les crises ?

Comment surmonter les crises ?

C’est autour de cette question, cruciale et ambitieuse, que s’est tenue le 21 juillet une conférence organisée par la direction du festival d’Avignon au sein du Théâtre des Idées. Compte-rendu.

Le gymnase réservé à cet effet pour le courant de l’après-midi est plein. De nombreuses personnes ont du rester dehors et se contentent d’écouter de loin la voix des intervenants à la terrasse adjacente tout en sirotant une boisson rafraîchissante. Le public est un peu différent de celui qui s’anime dans les rues de la ville. Il est d’abord globalement plus âgé et, loin d’arborer l’originalité vestimentaire fréquente dans les milieux artistiques, on devine chez certains le refus ostensible du culte de l’apparence, phénomène courant dans certains milieux politiques.

Les organisateurs ont invité à discuter trois personnalités qui sont trois références dans leur métier. Susan George, politiste engagée dans le milieu altermondialiste et ancienne vice-présidente d’Attac, est invitée au côtés de Roger De Weck, qui est à la fois économiste, auteur, professeur et journaliste à Berlin et à Zurich et enfin le psychiatre et psychanalyste Christophe Dejours. Chacun s’est fendu d’un livre cette année ou la précédente justifiant sa présence à cette réunion. Pendant deux heures ils vont tenter d’esquisser des solutions à cette crise dont chacun s’accorde à dire que ses dimensions ne sont pas qu’économiques ou écologiques mais aussi psychiques.

D’où vient le problème ?

Pour Susan George et Roger De Weck les responsables en sont les neolibéraux et le système qu’ils ont mis en place. Chacun y va de sa dénonciation de la classe de Davos, du système financier et de l’économie de casino qu’ils ont mis en place.

Susan George insiste sur les conséquences négatives de l’inégalité sur les sociétés en terme de stress, visible par le niveau de consommation d’antidépresseurs. Aujourd’hui, sur un modèle de cercles concentriques, c’est la finance qui dicte sa loi à l’économie réelle laquelle s’impose à l’organisation de notre société qui elle-même impose ses besoins à notre environnement. Selon elle, il faut inverser les cercles et l’ordre des préoccupations.

Roger De Weck déplore notre incapacité à nous remettre en question face aux crises alors que celles-ci ont pour but de provoquer le changement. Sans compter la crise permanente de la pauvreté que nous vivons avec décontraction, il a fallu attendre la 4eme bulle financière, celle des subprimes, pour que commence un début de remise en question. Le capital en devenant de plus en plus mobile a renforcé sa position internationale, devenant plus fort que les Etats, les faisant jouer les uns contre les autres. Plus grave encore, le capitalisme néolibéral remet en cause le fondement de notre société qui est le travail.

C’est le psychiatre Desjours qui va apporter un regard différent sur la question à partir de ses études sur la souffrance au travail. Il pose une question: la financiarisation est-elle une cause ou une conséquence ? Ayant étudié les travaux d ‘Hannah Arendt sur la banalité du mal, il explique qu’aucun système ne fonctionne seul à partir de l’action de quelques dirigeants. Ce système bénéficie de la contribution massive des intelligences ainsi que d’une masse de gens résignée. Il y a une crise morale et politique massive.

Pour lui l’expérience au travail est centrale dans la vie d’un individu. Les nouvelles formes de management ont imposé des méthodes de contrôle individuel très puissants ainsi que des critères de qualité totale qui sont des épreuves de force qu’on impose aux individus. Les évaluations individualisés instaurent la concurrence entre les individus. Le chacun pour soi détruit toutes les solidarités, destructure le vivre-ensemble ainsi que le sens commun de la justice. Créant la solitude, ces nouvelles méthodes ont transformé en malheur le travail qui était autrefois promesse d’émancipation. Cela déteint évidemment sur l’espace démocratique.

Quelles solutions ?

C’est sans grande surprise que l’ancienne vice-présidente d’Attac propose l’instauration de la taxe Tobin (une taxe sur les transactions financières). Celle-ci qui a commencé a être accepté par une partie de l’élite politique permettrait si elle était fixé ne serait-ce qu’à 0,1% de chaque transaction financière de récolter 60 milliards d’euros (NB: résoudre de manière durable la famine dans le monde coûterait environ 30 milliards d’euros selon la FAO). Le monde croule sous l’argent, on pourrait le taxer sous condition de supprimer les paradis fiscaux.

Elle s’avoue inquiète par les propos de Christophe Desjours car ses solutions, comme annuler la dette des pays du Sud, exigeraient au contraire une grande solidarité. Aucun groupe ne peut gagner cette bataille seule, il faut fédérer sur des bases communes même peu radicales et se constituer une culture politique commune, comme le fait Attac à partir de militants venant d’horizons différents.

Pour Roger de Weck avec les problèmes engendrés par la raréfaction des ressources naturelles et le changement climatique des populations entières vont disparaître et il y aura sans doute un grand danger de guerres. Il y aura des perdants radicaux qui vont péter les plombs. La solution se trouve dans la coopération. Le point positif étant que le réflexe du monde semble de se tourner de plus en plus vers elle. Il faut également cesser d’avoir des attentes démesurées par rapport à la croissance. Une croissance de 1,6% par an voudrait dire la multiplication par 4 du bien-être de la population en un siècle.

Il insiste à son tour sur le fait que chaque citoyen a sa part de responsabilité. Le consommateur a pris le dessus sur le citoyen. Il a modifié ses valeurs et cherche avant tout à maximiser son bien-être. Au fond le citoyen moyen pense de façon similaire à la classe globale qui se réunit chaque année à Davos. Le capitalisme est en train de saper ses propres bases comme l’avait prévu dans les années 20 l’économiste Schumpeter.

Christophe Desjours préfère se demander comment le travail peut être le lieu de l’expérimentation. Il ne suffit pas de dégager de l’argent. Il faut se demander comment construire la démocratie et où prendre les ressorts de la collaboration qu’invoque les autres intervenants. Celle-ci doit être fondée sur la production d’accords et de règles tournées à la fois vers les questions d’efficacité et du vivre-ensemble. Il doit se créer un espace de dialogue et d’écoute dans le travail, là où les gens sont trop souvent arrêtés par la bureaucratie et les brimades.

Et l’art dans tout ça ?

La question de l’utilité de l’art pour entreprendre ce vaste chantier, bien qu’attendue et inévitable en ces lieux, sembla susciter un peu d’embarras chez certains des intervenants. Roger De Weck parut évacuer quelque peu la question en répondant en deux ou trois phrases que l’art servait à faire comprendre la dimension à la fois dérisoire et noble dans notre nature. Quant à Susan George, elle répondit après un temps d’hésitation que celui-ci lui servait à s’échapper du quotidien. Elle se sent renaître après avoir vu un opéra, lieu où s’exprime encore de grands sentiments et la nature humaine. Avant de repartir immédiatement, sans qu’on lui ait rien demandé, sur la socialisation des banques et le caractère archaïque des solutions économiques qui sont apportés à la crise.

Seul Christophe Desjours s’enflamme pour la question. Pour lui l’art est vecteur de la culture. Il s’agit d’étudier les ressorts subjectifs de la domination symbolique. Pour l’exemple des notations individualisés, qui d’ailleurs ne marchent pas, cela repose dans la croyance des scientifiques que tout est évaluable quantitativement et objectivement et qui rejettent ce qui ne l’est pas. Le travail des artistes doit être de remettre en cause l’imaginaire social comme ils l’ont fait en contestant la domination du chiffre et de la mesure. Il rappelle que l’espace public passe aussi par le cinéma, le théâtre, la musique et les romans. L’opéra offre un exemple de coopération incroyable.

Cette relative difficulté de deux des intervenants à traiter la question est révélatrice. Bien souvent les individus plongés dans l’univers des sciences sociales et de la politique, celui du discours dialectique et descriptif, le siège d’une certaine forme de rationalité, ont du mal à pénétrer dans un univers artistique qui a ses propres modes de communication et de fonctionnement. Notre culture semble avoir du mal à intégrer ces différentes sensibilités qui sont autant de façons de percevoir et de vivre le réel. Un grand nombre de personnes ne dépassent jamais réellement le mode avec lequel ils se sont sentis d’emblée le plus d’affinités, préférant se spécialiser dans le domaine où ils sont reconnus.

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