King Kong Théorie, Virginie Despentes

Dans une société visuelle, King Kong Théorie amène à s’interroger sur la place des écrivains dans les mass médias. Celle qu’on surnomme la « scandaleuse » n’hésite pas à témoigner du mépris qu’elle a rencontré dans la sphère littéraire après Baise-moi. Elle fait cas de la condition d’écrivain ; qui de plus en plus médiatisé doit savoir parler et plaire pour vendre et être réédité. L’écrivain à succès doit répondre à des contraintes marketing pour la publication et la promotion de son livre. Il ne s’agit plus d’un écrivain dévoué tout entier à son art mais soumis au respect des contraintes de temps pour un manuscrit. Un auteur donc, pour qui les droits moraux de l’édition ne contestent pas socialement la mise à nu de la vie privée. Virginie Despentes révèle en quelque sorte la pression sociale exercée sur l’écrivain et surtout l’écrivaine actuelle. Elle questionne l’acception perverse de lire le récit d’une vie dans ses plus intimes détails.
Mais surtout, King Kong théorie met à nu son auteur, Virginie Despentes. Par ses récits intimes, qui ne peuvent laisser indifférent ; mais aussi en faisant apparaître les personnages de ses romans sous ses traits. Dans Baise-moi, on lit son imprégnation du viol. Même cadre et même nombre d’homme que ce qu’elle a vécu. Dans Bye bye Blondie, c’est son propre entretien avec le psychiatre qu’elle raconte (« Quand je suis internée, à 15 ans, le psychiatre me demande pourquoi je m’enlaidis à ce point. Je le trouve chié de me demander ça, vu que moi avec mon pétard rouge, mes lèvres peintes en noir, mes collants dentelle blanche et mes énormes rangers je me trouve follement chic. » page 115, chapitre 6, King Kong théorie ; « il n’aimait pas les cheveux rouges. D’emblée, sur le ton du gars compétent et qui a bien réfléchi, il avait décrété qu’elle s’enlaidissait et lui demandait pourquoi. Pourquoi elle faisait ça, est-ce qu’elle ignorait qu’elle pouvait être assez jolie ? Gloria ne trouvait pas ça très sympa, comme entrée en matière. Pas l’impression d’être si moche que ça. Ni repoussante, en fait. Par contre c’était vrai qu’elle ne se destinait pas trop à attraper des vieux psychiatres à cheveux blancs… » Page 53, Bye bye Blondie). Dans les Jolies choses, c’est l’univers de la double personnalité qui marque Virginie Despentes, les déboires d’une fille qui pourrait être mignonne de féminité, puisque sa sœur jumelle décédée l’était. Mais prendre la vie d’une autre (plus précisément une femme bourgeoise pour Despentes) n’est pas vivre.
Il est vrai que l’auteur s’exprime de façon peu conventionnelle ; au point de se demander si cet article a bien sa place dans la rubrique « littéraire ». Les mots crus et grossiers sont pourtant loin d’être un mur aux flux des émotions. Additionnés des redondances, des métaphores, et de brièveté, les phrases s’assimilent à un cri. Pas un simple cri pour attirer l’attention, car la vie de Virginie Despentes, matraquée de scandales, n’échappe pas à l’espace public. Son cri est celui de la douleur, la colère et l’incompréhension. Douleur d’être stigmatisée et muselée, ses paroles interprétées avant d’être prononcées. Colère de devoir accepter l’oppression machiste, dans son travail d’écrivain, de cinéaste, et dans sa vie quotidienne, depuis toujours. Et enfin incompréhension mêlée d’écœurement, à ce que d’autres femmes ne se lèvent et viennent crier avec elle, pour changer l’état/l’Etat actuel. (« Il n’y a que moi que ça effare qu’on me remette à ma place de femelle », page 119, chapitre 6).
L’emploi qu’elle fait des mots a pour première visée de se faire comprendre. Délibérément, elle a pour plus pour objectif d’entraîner une prise de conscience que de choquer par plaisir pur. Elle s’adresse à la société française, aux femmes, aux hommes, quels que soient leurs milieux et leur instruction. D’où l’attrait d’un récit direct et franc, compréhensible pour tous.
Il y aussi dans ce mode d’écrit une identification sociale, la classe moyenne populaire dont Virginie Despentes assume être le fruit. Sa contestation de la hiérarchie sociale, incluant un féminisme, sorti de l’acceptation de « lutte de luxe » ; prend d’autant plus de légitimité qu’elle parle sans détour, et que son mode d’expression naturel inspire confiance. En se dévoilant toute entière, l’auteur met carte sur table avec le lecteur : elle ne cherche pas à le duper, à le perdre dans de jolies phrases, mais à lui faire comprendre ce qui l’a construite en tant que femme et être humain. Elle se révolte, dans un « coup de gueule » en face à face, qui l’averti frontalement d’une éventuelle destruction des libertés individuelles et l’invite à prendre part à ses craintes.
Virginie Despentes offre d’autres possibilités au statut des femmes, en les affranchissant de l’obligation de porter le « costume d’hyperféminité », qui consiste à être bonne épouse, bonne fille, bonne mère, bref, une femme respectable. En condamnant l’exclusion sociale des femmes les moins respectées (statut des prostituées, des actrices de charme), elle ouvre également une réflexion sur la maternité à l’heure actuelle ; avoir un enfant n’étant pas le moyen absolu de s’épanouir en tant que femme. Outre un contexte difficile pour élever sa progéniture (chapitre 2), elle évoque tout simplement les femmes qui n’aiment pas les couches et les pleurs (chapitre 1). Ses mots, loin du ton du réconfort, permettent toutefois de déculpabiliser d’un sentiment personnel qui apparaît choquant dès qu’il est exprimé à voix haute.
Sa réflexion sur le pouvoir est également pertinente. Les femmes qui ont accès au pouvoir sont toujours dans une logique masculine de la société, et ne songent pas à développer les structures pourtant en adéquation avec l’image de la femme mère (page 24, chapitre 2, « Pourquoi personne n’a inventé l’équivalent de Ikéa pour la garde des enfants, de Macintosh pour le ménage à la maison ? »). L’idée même de mariage est alors chamboulée ; la robe blanche n’offre plus les perspectives d’accomplissement amoureux mais celles d’un avenir de soumission. Voir le mariage comme une « violence faite aux femmes » (page 85) permet de prendre du recul vis-à-vis des dogmes religieux et sociaux établissant « la bague au doigt » comme le summum de l’accomplissement féminin.
Cependant l’auteur apparaît contradictoire, ses dires dans King Kong Théorie contrastant avec les situations de certains de ses romans.
Dans le premier chapitre, elle déplore « […] les héroïnes contemporaines [qui] aiment les hommes, les rencontrent facilement, couchent avec eux en deux chapitres, [qui] jouissent en deux chapitres et […] aiment toutes le sexe. » Elle affirme : « la figure de la looseuse de la féminité m’est plus que sympathique, elle m’est essentielle » (page 10). Or si Gloria est bien une hystérique et loin des canons de beauté, ce personnage de Bye bye Blondie attire les hommes, leur plaît, rencontre son amour de jeunesse de façon fortuite en pleine rue, vit dans le château de ce prince de la télévision dans le 16ème arrondissement et partage avec lui des nuits intenses d’érotisme et remplies d’affection. Malgré les univers de la maladie mentale, du punk et de drogue de la junkie ; on ne peut se représenter Gloria à l’opposé de la Cendrillon moderne.
De plus, si elle critique les magazines féminins, Virginie Despentes avoue les lire toutefois. Et son acerbité à l’égard de ces magazines peut être nuancée. Les images de Elle étaient dès son lancement différentes des publicités « Moulinex libère la femme ». Une bonne épouse dans son intérieur ménager épanouie entre son presse purée et coupe gigot. Avec Elle, ce sont des dentelles, des tendances de vêtement qu’on montre, un courrier du cœur qu’on lit et qui délit les langues.
Cependant, à sa décharge, Virginie Despentes écrit dans une société où les mesurations de la poupée Barbie se révèlent inhumaines biologiquement : les perversités faites à l’image des femmes ne sont pas tues.
En définitive, sous ses aspects tapageurs, King Kong théorie est un livre de réflexion, dans lequel chaque mot à sa place, pour que chacun-e puisse trouver la sienne.

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