la doctrine des bons sentiments de Noam Chomsky

Noam Chomsky, célèbre linguiste et philosophe engagé, est passé à Paris à la fin du mois de mai. L’occasion pour nous de nous replonger dans un livre d’entretiens accordés à David Barsamian, publié en 2006. «La doctrine des bons sentiments» dénonce la politique de force de la coalition américaine en Irak sous prétexte de se défendre et d’installer la démocratie. C’est cette imposture que l’intellectuel, de sensibilité anarchiste, entend dévoiler.

Une guerre pour le pétrole et pour l’exemple

Selon Noam Chomsky, la guerre en Irak doit être la première étape d’une guerre pour le contrôle du pétrole. Cette guerre, payée par le contribuable américain, doit permettre ensuite aux grandes firmes américaines liées au gouvernement républicain de faire du profit par l’exploitation des gisements et surtout par la reconstruction du pays.

Cet impérialisme se concrétise par un changement de régime qui installe une façade démocratique. Le gouvernement qui en résulte est alors contraint de mener une politique qui sert les intérêts américains. Cette intervention sert aussi de signal vis à vis des autres nations. Elle montre que les Etats-Unis sont prêts à faire de la doctrine du recours à la force préventif une nouvelle norme internationale. Bush en choisissant cette cible sans défense montre qu’il peut se passer de l’accord de l’ONU et du droit international. Il en fait un exemple menaçant pour les autres Etats dans sa ligne de mire.

Pour Noam Chomsky c’est une évidence que les gouvernements américain et britannique ne souhaitaient pas installer une démocratie indépendante dans la région. Un Etat irakien démocratique serait un Etat à majorité chiite qui se rapprocherait donc de l’Iran. Cela provoquerait des réactions dans la population chiite de l’Arabie Saoudite, allié des anglo-saxons. De plus, le pays chercherait vraisemblablement à retrouver une position de force dans la région par un réarmement, ce ne serait donc pas un facteur de stabilisation.

L’exemple Irakien s’inscrit dans la droite ligne de la politique étrangère américaine. Pour lui, le principe qui guide cette politique depuis l’époque des Indiens à aujourd’hui est que la seule façon d’obtenir la sécurité c’est l’expansion. L’Etat américain, surtout depuis la guerre froide, n’a pas hésité à renverser les Etats qui s’opposaient à sa politique de puissance, même au détriment des idéaux démocratiques. On pourrait citer, entre autres, l’exemple de l’Iran, du Guatemala ou encore du Vietnam.

La doctrine des bons sentiments

Le principe est de faire peur à la population pour justifier une guerre en prétextant défendre le pays. Cela permet de faire passer pour une guerre préemptive (c’est à dire attaquer le premier quand on sait que l’autre va de toute façon attaquer) une guerre préventive ou d’agression. Rappelons que les procès de Nuremberg ont condamné des généraux nazis à mort pour avoir mené ce type de guerre.

Les concepts qui ont été forgés à l’occasion de cette guerre contre le terrorisme sont évidemment à usage unilatéral. Le terme de «combattant illégal» apparu en Afghanistan permet de ne pas respecter les conventions internationales et de retirer les droits fondamentaux à ses propres citoyens.
De même, les Etats-Unis prétendent que les Etats qui abritent des terroristes sont aussi coupables que ces derniers. Or, le territoire américain abrite un grand nombre de terroristes cubains, venezueliens et haitiens. Chomsky accuse donc les Etats-Unis d’être un «Etat voyou» selon les propres critères des néoconservateurs.

Presque personne dans les milieux médiatiques et universitaires américains et britanniques ne met en cause les nobles justifications qu’ils invoquent. Les analyses politiques parlent du rêve et de la vision de Bush et Blair, de leur foi dans la démocratie et les droits humains. L’étude des relations internationales opère usuellement une division entre l’idéalisme Wilsonien et un courant réaliste qui prend conscience de ses limites. Ce serait les peuples envahis qui ne seraient pas capable de s’élever à la démocratie. Pour Noam Chomsky cette situation résulte à la fois d’une entreprise de propagande organisée et d’un auto-aveuglement.

Depuis le 20eme siècle, la propagande est devenue une science avec ses gourous comme Walter Lippmann afin de produire le consentement et induire le conformisme. Aujourd’hui l’auteur prétend qu’elle est surtout l’oeuvre des grandes multinationales qui sont liées à l’Etat américain et qui bénéficient de ses politiques. Leur contrôle s’exerce également sur les milieux universitaires et surtout sur les médias que ces entreprises financent.

Pour Noam Chomsky ces derniers ne sont pas véritablement contraints de servir le pouvoir, ils le font de manière volontaire et souvent inconsciente car ils appartiennent aux mêmes milieux et voient le monde sous ce prisme, en ayant accepté ces postulats. S’ils ne les partageaient pas, ils ne seraient pas en poste dans les grands médias. En soi ces partis pris sont facilement détectables pour peu qu’on soit capable de faire preuve d’esprit critique. Or la société américaine et son université n’y encourage pas.

Ce manque de sincérité des élites est attribuable au fait qu’ils pensent que les gens ne sont pas les meilleurs juges de leurs intérêts. Ils ne disent pas la vérité car ils se méfient de l’opinion publique. Il arrive même que l’élite s’auto-persuade de son propre discours. Ils savent que les Américains ne permettraient pas qu’on accomplisse ces choses en leurs noms. Aujourd’hui l’armée américaine ne peut plus commettre les mêmes atrocités qu’au Vietnam car la population américaine ne le tolérerait plus.

Impérialisme: mode d’emploi

Le philosophe explique quels sont les mécanismes psychologiques à l’oeuvre dans l’impérialisme.
Le racisme lui est consubstantiel car lorsque qu’on opprime un peuple il faut le mépriser pour pouvoir continuer à s’estimer. Cette raison nous pousse également à nier les crimes que nous commettons. Chaque empire ou conquérant prétend qu’il agit dans des intentions bienveillantes. Il faut réprimer la mémoire et la conscience de ce qui se passe.

Ce qui rend l’impérialisme difficile à appréhender pour la population de la puissance impériale est que cette action se passe loin de chez eux mais qu’en plus les agresseurs se prennent souvent pour des victimes. Les Etats-Unis auraient expérimenté ce même mécanisme avec les Indiens puis les Noirs américains. Il s’agit d’une auto-justification des crimes commis.

Noam Chomsky n’accuse pas les dérapages des Marines. Les vrais responsables sont les décideurs dans leur bureau, ceux qu’ont a jugés coupables aux procès de Nuremberg et de Tokyo. Les gens instruits et les intellectuels portent également une lourde responsabilité du fait qu’ils savent: «C’est nous qui poussons [les Marines qui dérapent] à avoir ces idées-là, soit par notre silence, notre apathie, nos dérobades, soit, souvent, parce que nous les leur inculquons directement.»

Face à cela, il y a beaucoup de choses à faire. Nous avons en Occident l’avantage de pouvoir s’opposer en sécurité au contraire des pays autoritaires. Il y a d’une part à faire un travail d’éducation à l’autodéfense intellectuelle, c’est à dire à l’habitude d’adopter une démarche critique, de remise en cause des postulats qui semblent évidents.

D’autre part, l’intellectuel insiste sur la nécessité de l’engagement. Les gens cherchent des actions rapides et faciles mais s’organiser prend du temps. Il a fallu 8 ans à la contestation contre la guerre du Vietnam pour prendre de l’ampleur. Néanmoins ce n’est pas inutile. De grands changements se sont produits dans la société américaine sur la question des Noirs ou des Femmes par un travail de prise de conscience.

Un penseur singulier

On peut ne pas être d’accord avec toutes les théories de Noam Chomsky. Il faut certainement appliquer à ses théories le même esprit critique dont il prône les vertus. Ainsi on peut remettre en cause ce qui semble être un de ses postulats de bases: le peuple est bon et il est trompé par l’élite. Au-delà du fait que la séparation élite/peuple est simpliste et réducteur, les grands manipulateurs ne font que jouer sur des sentiments et des pensées qui existent en chacun de nous et que nous nous permettons d’entretenir sans avoir besoin d’y être forcé par la propagande.

Néanmoins on doit reconnaître à l’auteur que sa réflexion est véritablement rafraîchissante. Elle tranche par son parler franc et direct. Son argumentation servie par des exemples concrets puisés dans l’histoire des relations internationales touche souvent juste et vient à bout des réticences qu’on peut éprouver au premier abord vis à vis des théories du complot. Cet ouvrage est donc particulièrement à recommander, notamment pour ce qu’il apprend sur les mécanismes psychologiques qui entraînent ou poussent les peuples à la guerre.

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