J’ai soif, retour sur le festival d’Avignon

J’ai soif !

 

Voilà le titre d’une création artistique présentée au  théâtre du Balcon durant le festival d’Avignon de cet été 2010. Au plus profond du supplice, « j’ai soif » est le cri de révolte de l’homme subissant la torture et l’humiliation, le Christ tout comme Primo Levi prononcèrent cette même parole. Serge Barbuscia, artiste dramatique et fondateur du théâtre du Balcon d’Avignon eut l’idée de faire dialoguer deux œuvres majeures au sein de cette pièce: Les Sept dernières Paroles du Christ en croix de Joseph Haydn dans la version piano, interprétée ici par Roland Conil, et  Est-il un homme , adaptation théâtrale de  Si c’est un Homme de Primo Levi, jouée par Serge Barbuscia. C’est au cours d’un dialogue intime entre la musique de Joseph Haydn et l’écriture de Primo Levi que nous, public, somme conviés à écouter « j’ai soif », le cri de tout homme à travers les âges et les mondes, la soif d’amour et d’humanité, la rage de vivre.

 

Dans un décor sobre, l’acteur, costume cravate et les pieds nus, apparaît dos au public. La pièce nous introduit dans l’espace pudique et poignant de l’expérience intime de cet homme qui a «touché le fond» comme Levi l’exprime dans son livre.  Nous découvrons qu’une des plus grandes préoccupations de l’écrivain fut la manière d’exprimer l’indicible et la crainte de ne pas réussir à décrire son expérience : « Alors pour la première fois nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d’un homme » (Est-il un Homme). Dans cette pièce, le comédien agrippé au manuscrit de Si c’est un Homme, comme pour matérialiser l’importance d’écrire le vécu, ne manque pas une à deux fois de lâcher l’ouvrage tant écrire pour exprimer et partager une telle expérience, semble être un objectif vain. En effet, comment décrire une telle expérience, celle d’une « démolition » avec une langue risquant de ne pas pouvoir exprimer la vérité vécue ? Ce souci de retranscrire la vérité de son expérience fait écho à celui de nombreux auteurs qui ont vécu l’horreur des camps de la mort. Les mots de Jorge Semprun, revenant de Buchenwald soulèvent la même interrogation: « on pourrait raconter n’importe quelle journée sans pour autant toucher à l’essentiel, ni dévoiler le mystère glacial de cette expérience, sa sombre vérité rayonnante. (…) Ceci, bien sur n’est dicible qu’abstraitement. Ou en passant sans avoir l’air d’y toucher… Car ce n’est pas crédible.» (L’Ecriture ou la vie).

 

La beauté de cette pièce résidait justement dans sa force de suggestion et dans la justesse de l’expression de ce qu’il y a d’indicible dans la douleur. Le dispositif scénique en forme de spirale constituée de rectangles blancs disposés autour du pianiste semblait suggérer les cercles successifs de l’Enfer de Dante. Ce décor qui paraît tracer la route pour « le néant, la chute, le fond » s’inspire du texte même de Levi qui fait souvent allusion à La Divine Comédie pour évoquer son parcours dans l’univers concentrationnaire. Puis les projections de silhouettes humaines à la Giacometti, noueuses, l’œil indifférent, dressées vers des cieux indécis, vertigineusement immobiles, donne à voir des personnages en quête d’existence dans un contraste du blanc le plus lumineux au noir le plus abyssal. Le dessin de cet univers minéral donne à voir une couleur délibérément absente, niée au même titre que les valeurs humaines. Mais c’est surtout l’entrelacement de l’art musical avec Haydn et littéraire avec Primo Levi qui fait la richesse de ce spectacle. Cette alliance musique-littérature nous convie à scruter notre monde intérieur et au partage d’une vérité essentielle, celle de l’expérience de l’anéantissement d’un homme, de sa déshumanisation, celle d’être un  «vers sans âme» (Si c’est un Homme). Jorge Semprun a écrit à ce propos que l’art était nécessaire pour mettre en perspective la réalité et susciter « l’imagination de l’inimaginable » (L’Ecriture ou la vie). Et c’est précisément ce qu’a réussi à offrir cette pièce ; une puissance de suggestion de « l’inimaginable ».

 

J’ai soif est un spectacle qui donne chair au souvenir des déportés. La création se clôt sur le poème de Primo Levi placé en exergue de Si  c’est un homme invitant à la réflexion, à la mémoire et à la transmission: « n’oubliez pas que cela fût / Non, ne l’oubliez pas : Gravez ces mots dans votre cœur. / Pensez-y chez vous dans la rue, / En vous couchant, en vous levant / Répétez-lez à vos enfants. » Un passage du spectacle évoque le souvenir de « Null Achtzen », c’est-à-dire « zéro dix-huit », les trois derniers chiffres du matricule d’un homme qui ne semble plus en être un car « seul un homme est digne de porter un nom ». Si le narrateur nous confie le souvenir de cet homme qui ne paraît plus être qu’ « une simple enveloppe », c’est justement pour que la nuit et le brouillard de l’oubli ne recouvre pas à jamais son nom et lui conserver une place dans la mémoire du spectateur. La mise en miroir de la crucifixion du Christ et de la Shoah, des Sept Dernières paroles du Christ en croix et du texte de Est-il un Homme fait de cette création le lieu d’une réflexion sur les thèmes de l’humiliation, des drames commis par l’homme contre lui-même et son semblable. Ce parallèle permet alors de jeter un pont entre le passé et le présent pour réaliser l’unité d’une mémoire permettant à tous les hommes martyrisés, de se faire une place dans la conscience individuelle et collective.

 

C’est un spectacle riche en émotions et en réflexions qu’a donné à voir le Théâtre du Balcon, en juillet. J’ai soif est une création qui, abordant des thèmes tels que la violence de la guerre, la déshumanisation, sans oublier la révolte de l’homme refusant d’être traîné dans la boue et son cri de liberté, ouvre sur des questions universelles et ultra contemporaines.

Chantal dervieux

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