Quid de la croissance ?

Elle est partout. Dans la bouche des politiques et des économistes, dans les médias, les manuels scolaires et universitaires. La croissance, encore la croissance, toujours la croissance. Celle-ci s’est érigée au rang de religion civique. Elle est synonyme de prospérité, de progrès et d’avenir radieux. Elle est la solution magique qui permettra de résoudre tous les problèmes de la terre. Objectif n°1 de l’action publique, elle est celle qu’on va « chercher avec les dents » (Nicolas Sarkozy, 2007) et qui fait l’objet d’un consensus entre le PS et UMP, entre keynésiens et néolibéraux. Cependant depuis le fameux rapport Meadows du Club de Rome intitulé Halte à la croissance? (1970) un nombre croissant d’individus s’interroge sur les conséquences que peut avoir cette dernière sur notre planète et notre société. Et si notre croissance actuelle était insoutenable écologiquement ? Et si elle n’était pas forcément synonyme de mieux-être social ?

Les limites écologiques de la croissance

La croissance d’un système économique fondé sur l’exploitation et la transformation des ressources naturelles presque sans recyclage est un phénomène destiné à s’essoufler rapidement. Comme le disait l’économiste Kenneth Boulding dans une boutade devenue célèbre: « celui qui croit que la croissance infinie peut être possible dans un monde fini est un fou…ou un économiste ». Notre mode de production et de consommation, que nous nous sommes empressés de diffuser au reste de la planète, est si coûteux écologiquement que les limites s’imposeront d’elle-mêmes par épuisement des ressources naturelles. Il est bien sûr possible de faire la transition vers d’autres modes de développement mais, le cas échéant, continuer sur ce modèle est physiquement impossible.

Si l’on aborde la question sous l’angle du réchauffement climatique les choses empirent. Si nous prolongeons la tendance actuelle, le PIB mondial sera multiplié par 3 ou 4 d’ici à l’an 2050. Or selon le rapport du Conseil sur le Climat de l’ONU, basé sur les scénarios les plus probables élaborés par la communauté scientifique, les émissions de CO2 doivent diminuer jusqu’à cette date de 85% afin de limiter le réchauffement climatique à 2°C. Si le réchauffement climatique dépasse cette température, les conséquences seront irréversibles. Il est fort peu probable d’atteindre cet objectif dans les structures actuelles de l’économie qui résultent de cette idéologie productiviste.

On voit donc comment la poursuite de ces objectifs de croissance indéterminée peut être nuisible à notre environnement et de ce fait à notre économie et à notre société à long terme. L’équation qui voudrait que croissance du PIB= progrès est donc creuse. Beaucoup préfèrent néanmoins pratiquer la politique de l’autruche car ils pensent qu’en tirer les conséquences serait rendre l’écologie trop austère et inacceptable pour les populations. Ce jugement est basé sur l’association qui est au fondement de notre culture économique entre absence de croissance et pauvreté. Toutefois qu’en est-il réellement de la justesse de cette association ? Plus largement, est-on vraiment sûr que la croissance, n’importe laquelle, a des effets si bénéfiques sur le plan social ?

Sortir de notre imaginaire productiviste

Tout d’abord, on part souvent du principe que si la croissance augmente, alors les fruits en seront diffusés à l’ensemble de la société. Il s’agit là d’un raccourci qui s’avère de plus parfois fallacieux car un niveau de croissance donné peut signifier un accroissement ou une réduction des inégalités. Ainsi si l’on compare la richesse à un gâteau, l’idée qui consiste à essayer de faire grossir le gâteau est très pratique car elle permet d’éviter la question de la répartition des tranches de ce gâteau. Et au niveau d’inégalité qui est le nôtre, en France et à plus forte raison au niveau mondial, cette question est la véritable clé et ne peut être esquivé.

Ensuite, il faut nous demander ce que l’on cherche vraiment à réaliser par l’action politique. S’il s’agit d’augmenter le bien-être de notre société, alors le PIB ne peut pas nous servir de boussole. C’est un indicateur aveugle, qui prend seulement en compte la production (et encore, uniquement la partie marchande et non domestique) sans prendre en compte aucune question de sens. Une catastrophe naturelle entraîne ainsi une augmentation du PIB de par l’activité qui s’en suit. De la même manière, lorsqu’une entreprise produit des externalités qui sont nocives pour l’environnement ou pour la société, ces conséquences ne sont pas pris en compte. Pire, le coût des biens et services qui vont être nécessaires à réparer ces dégâts va être inclus dans le PIB.

Enfin faut également se rendre compte à quel point cette idéologie repose sur des fondements très matérialistes: l’argent fait le bonheur.
Or des études ont montré au niveau individuel qu’une fois les besoins primaires satisfaits le revenu n’influence plus ou très peu le bonheur individuel. Le reste relève à la fois d’une addiction produite et encouragée par la société de consommation et du fait que dans nos sociétés on tend à se comparer aux autres par rapport à notre revenu et à notre niveau de vie.
Au niveau global, des indicateurs comme l’ISS (indicateur de santé social) montre même que dans des pays développés comme les Etats-Unis la qualité de vie a suivi une courbe inverse de celle de la croissance.

On voit donc que si la question est « comment pouvons-nous augmenter le bien-être de notre société de manière durable », l’idéologie de la croissance du PIB et l’ensemble du système et de l’imaginaire qu’il implique ne sauraient être la réponse. Il nous faut trouver des alternatives. Celles qui semblent les plus évidentes en réponse à ces critiques, les théories de la décroissance, ne semblent pourtant pas en faire partie.

Les mirages de la décroissance

Avant tout, par honnêté, rendons justice aux décroissants. Cette idéologie ne consiste pas à faire l’apologie de la récession ni à retourner à la bougie comme certains aiment à les caricaturer. Leur argumentaire est qu’il existe d’autres formes de richesses que celle qui est mesurée par le PIB (richesse relationnelle, spirituelle…) et que dans notre société la croissance du PIB se fait au détriment des autres formes de richesse. Ce qu’ils proposent est de « s’organiser collectivement afin que la diminution de la production de biens ne mène pas à la barbarie. » et permette au contraire d’améliorer le bien-être de la société.

Ce faisant ils tombent dans le piège quantitatif qu’ils ont dénoncés auparavant, en affirmant que « moins c’est mieux ». Cet argumentaire devient même tendancieux quand ils l’appliquent à des pays du tiers-monde qui ont besoin d’une forme de croissance pour faire face aux maux qu’ils affrontent. D’autres éléments comme l’organisation d’un retour à un mode de vie rural en petites communautés et la conduite d’une politique anti-nataliste sont également très contestables.

Le problème n’est pas tant de décider si la croissance est bonne ou non. Cette question en soulève d’autres: croissance de quoi, pourquoi et pour qui ? Il nous faut redonner du sens à nos politiques publiques et pour cela cesser l’absurdité qui consiste à rechercher la croissance en soi.

Quelques axes de réflexion

Si l’on reprend notre question originelle « comment pouvons-nous augmenter le bien-être de notre société de manière durable » alors la première priorité concerne la durabilité. Nous ne pouvons plus nous limiter à un greenwashing superficiel de la part des Etats et des entreprises. La viabilité de notre économie implique la décroissance sélective de certains secteurs et industries comme les transports et un certain nombre d’industries d’extraction de matières premières.

Le moyen le plus efficace consiste à relocaliser l’économie: produire et consommer local lorsque c’est possible pour réduire drastiquement les transports, ce qui aura pour effet collatéral de stimuler l’emploi et de revitaliser les communautés. La fiscalité écologique est un autre outil devant également permettre de financer la reconversion des travailleurs des secteurs dont la production doit décroître. Il y a bien sûr d’autres variables sur lesquelles agir, notamment l’urbanisme, et des investissements financiers qui ne pourront être évitées même par un changement de mode de développement. Se pose alors la question du financement par les prélèvements sur le patrimoine, le revenu ou encore la taxation des transactions financières.

Enfin, il importe de changer notre approche des principes de l’action publique et de l’orienter non plus vers un moyen, l’augmentation du PIB, mais sur une fin, l’augmentation du bien-être social. On peut s’inspirer pour cela de l’économie du bonheur, courant dont le principal chef de file,Richard Layard de la LSE, connaît une influence grandissante depuis la parution de son livre Le prix du bonheur (Armand Colin, 2007). Une des conclusions qui est tirée par ce courant est que l’action publique doit privilégier davantage la lutte contre le chômage et la réduction du temps de travail (le second objectif pouvant être un moyen d’atteindre le premier) que la croissance.

D’autres indicateurs existent dont la synthèse doit permettre au politique de se faire une approche plus précise de la situation. Parmi ceux-ci, on peut citer l’Indicateur de Santé Sociale (ISS), l’Indicateur de Développement Humain (IDH), le Baromètre des inégalités et de la pauvreté (BIP 40) ou encore l’empreinte écologique.

Les solutions existent. Elles impliquent seulement de la part des décideurs et des analystes qu’ils aient l’humilité de remettre en cause leurs dogmes et leur modes de pensées afin de s’ouvrir à de nouvelles idées qui pourraient bien nous construire un chemin vers une croissance qualitative et durable.

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Comments
One Response to “Quid de la croissance ?”
  1. CA dit :

    Plutôt que les anathèmes contre les grandes étiquettes (décroissance et autres), peut-être faudrait-il revenir à des réflexions plus fondamentales, comme celles de Yannick Rumpala autour de l’idée de transition. Voir par exemple sa série de billets (http://yannickrumpala.wordpress.com/tag/decroissance/ ) ou son dernier livre.

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