L’indépendance de la presse. Partie 1: vis à vis des grands pouvoirs économiques

Parmi les médias institutionnalisés (presse, radio et télévision), la presse est sans doute le médium qui permet le plus le développement de la réflexion, du commentaire et du débat d’idée. L’écrit requiert une pleine attention en même temps qu’il offre la place pour ces exercices. C’est cette mise en perspective de l’information, son inclusion dans une réflexion plus vaste qui lui donne son sens et contribue à la formation de nos visions du monde.

On comprend donc l’importance particulière que revêt l’indépendance du journalisme de presse écrite. Cette indépendance a deux aspects: celle vis à vis des pouvoirs politique et celle vis à vis des grands pouvoirs économiques et financiers.

Cette distinction, utilisée pour faciliter la réflexion, est néanmoins un peu artificielle puisque un choix politique est porteur d’une vision de l’entreprise, du système économique et de la politique économique à mettre en place. Autant de choix auquel les grands conglomérats ne peuvent rester indifférents et sur lesquels ils peuvent tenter d’exercer une influence en diffusant les valeurs et conceptions sur lesquelles reposent le système économique ou bien en influant directement sur le jeu partisan.

Nous traiterons donc dans cet article l’indépendance vis à vis des puissances économiques avant de traiter dans un futur article des relations avec le pouvoir politique.

Dans cette réflexion il nous faut éviter deux extrêmes: la naïveté qui consisterait à croire sur parole les journalistes affirmant que les rédactions sont pleinement libres et indépendantes en dépit de nombreux contre-exemples et d’autre part la théorie du complot qui verrait les journalistes agents ou instruments de l’actionnaire majoritaire du pouvoir ou de l’hôte de l’Elysée. Il nous faut plutôt nous essayer à une analyse institutionnelle pour voir dans quelle mesure les pressions et les influences peuvent s’exercer, en s’appuyant si possible sur des données ou des faits concrets.

 

 

Qui détient la presse ?

 

Le marché de la presse est soumis à forte concurrence, à la fois à l’intérieur du marché et à l’extérieur avec la concurrence des autres médias. De plus, certains secteurs du marché sont en fortes crises depuis les années 1970, notamment les quotidiens nationaux. La conséquence est que seuls les grands groupes ont assez de stabilité pour assurer le financement de ces organismes de presse. Ainsi chaque journal et magazine est financé, à des degrés divers mais toujours de manière substantielle, par des grands groupes organisés en conglomérats.

 

Parmi les principaux financeurs de la presse française on trouve les groupes Dassault (le Figaro), Arnault (Les Echos, investir), Lagardère( Le Monde, Telerama, Courrier International), Bouygues (L’Humanité, Metro), Rothschild (Libération)ou encore Bolloré (Direct 8, Direct Soir etc.). Notons que ce petit inventaire ne relève que les médias de presse écrite et qu’il ne rend pas compte du fait que la plupart de ces groupes détiennent du capital dans les groupes des autres. Les pourcentages d’actions détenues sont également très variables et on se doute que cela peut jouer un rôle sur leur marge d’indépendance.

 

Un intérêt douteux

 

Cette possession est troublante en soi et surtout l’intérêt portés par ces grands groupes d’intérêts à la possessions de médias est suspicieuse. Mettons une chose au point: ce ne sont pas des investissements de rentabilité. La plupart des quotidiens sont déficitaires ou fragiles et il faudra de nombreuses décennies aux investisseurs pour récupérer la somme investie. C’est donc un investissement d’influence.

 

Selon le sociologue Erik Neveu, les médias servent de jeux d’échange pour les corporations avec des élus ou des entreprises. Cette assertion colle avec certaines déclarations de leurs dirigeants dont on peut trouver un florilège dans certains sites qui se sont livrés à un travail de recoupage de ces sources comme Les Renseignements Généreux. Ainsi Martin Bouygues cité par P.Péan et C.Nick dans TFI, un pouvoir « Il y a des intérêts secondaires découlant de la possession d’un tel outil » (si la citation est véridique, elle est valable aussi bien pour TFI que pour la presse écrite) ou encore Jean-Luc Lagardère « Un groupe de presse, vous verrez, c’est capital pour décrocher des commandes » (Le Canard Enchaîné, 6/11/96).

 

La presse est-elle sous contrôle ?

 

Cela étant dit, cette influence ne s’exerce pas forcément sous la forme d’un contrôle permanent sur le contenu éditorial. Libération et l’Humanité ne se sont pas droitisés depuis que les groupes Rothschild et Bouygues sont rentrés dans leur capital.

 

Patrick Eveno, historien des médias et interviewé par Rue 89 cite deux exemples éclairants. Quand François Coty racheta en 1922 le Figaro, il essaya d’en faire un journal fasciste mais le journal perdit 80% de ses lecteurs en 10 ans et devint un gouffre financier. Ce qui montre que la ligne éditoriale d’un journal doit correspondre aux attentes de ses lecteurs, ce qui constitue une défense pour l’indépendance des journalistes. Patrick Eveno raconte également que François de Wendel, le président du Comité des Forges qui avait racheté l’ancêtre du Monde dans les années 30, avait écrit dans ses carnets qu’il n’avait aucune influence sur le journal.

 

On peut donc penser que le contrôle direct ou la censure est sans doute rare car risqué. Il est certainement possible d’exercer des pressions mais sans doute de façon très extraordinaire. Tout ou presque finit par se savoir et il y aurait certainement des journalistes dotés d’un sens éthique suffisant pour faire fuiter l’information.

 

Pour autant, J.M Charon sociologue des médias relève qu’une dépendance vis à vis des financeurs existe du fait des difficultés financières auxquelles sont confrontées les différents médias, les rendant très vulnérables au moindre recul des recettes publicitaires et ce même si le montant de ces recettes est limité ou correspond à un faible pourcentage dans les revenus du journal. On peut imaginer que cela conduise les journalistes à être précautionneux voire à s’auto-censurer dans certains cas.

 

Une fausse neutralité

 

Il existe également des interrogations suscitées dans certains milieux syndicaux et politiques. Ceux-ci pointent que la plupart des journaux et des journalistes tendent à converger vers des analyses et des façons de voir qui sont assez similaires et vont généralement dans un sens qui n’est pas très menaçant pour les entreprises. L’extrême-gauche note ainsi que peu de journalistes sont anticapitalistes, antilibéraux ou encore décroissants et que cela se reflète dans leur présentation de l’information qu’ils fournissent aux citoyens. Ils parlent également d’un relatif consensus sur un certain nombre de questions comme l’actuelle construction européenne ou le soutien à certaines guerres en dépit du fait qu’ils ne sont pas suivis sur ces questions par la majorité des Français.

 

Il faut en effet mettre fin au mythe de la neutralité journalistique, celle qui consisterait à dire que les journalistes ne feraient qu’un présenté objectif de l’information, laissant à chacun le soin de se fabriquer sa propre opinion. Or, la sélection des informations, leur présentation, l’angle retenu sont autant de choix qui orientent l’information d’une manière ou d’une autre, peu importe si la chose est consciente ou voulue par le journaliste. De façon moins subtile, comme la France à une longue tradition de journalisme politique et engagé, ce biais est parfois volontaire et assumé.

 

Ces a-priori de la majorité des journalistes peuvent s’expliquer par des raisons sociologiques: les journalistes appartiennent à des milieux sociaux similaires, ont généralement le même niveau de diplôme, ce dernier étant obtenu dans les mêmes instituts de formation au journalisme. Or, il serait naïf de croire que les croyances et les opinions d’un individu sont indépendants du milieu d’où il vient et du milieu qu’il fréquente. Il y a de ce fait la création de ce qu’une étude du CNRS sur ce sujet appelle « un effet bocal » et qui explique une certaine convergence des vues. Pourquoi le passage par ces écoles tend-il à entraîner l’adoption d’opinions politiques et économiques similaires est une question qui mériterait de faire l’objet d’une enquête plus précise. Certains comme Alain Minc parlent d’un « cercle de raison » qui détermine le champ des opinions raisonnables compte tenu de la « réalité unique ». On peut néanmoins être en droit de se demander s’il n’existe pas là une forme subtile de contrôle social.

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