Les récits culturels (1): les récits religieux

Nous aimons tant nous raconter des histoires. Nous le faisons tout le temps, à propos de tout: nous mêmes, les Autres, la Vie, les femmes, l’Amour etc. Impossible de faire autrement. Il nous faut une « carte » pour nous diriger, il nous faut penser ce dont nous faisons l’expérience. Certains ne sont pas conscients qu’ils le font, d’autres ne font même pas de différence entre ces histoires et la réalité qu’elle est censée refléter. Ces récits façonnent nos croyances et nos comportements, en tant qu’individus et en tant que société où ils forment nos récits culturels ou nos mythes.

Les sources de ces récits sont nombreuses: nos expériences mais aussi notre éducation, les romans que nous lisons, les films que nous regardons, notre croyances religieuses etc. Ces sources n’ont certes pas un poids équivalent dans notre esprit, selon si nous les considérons comme fictionnelles ou non, digne d’attention ou pas. Parmi celles-ci il est intéressant de se pencher sur certaines des sources à laquelles nous avons donné ou continuons de donner beaucoup de foi, ceux de qui nous avons attendu des vérités ultimes: grosso modo la religion et la science. Abordons dans cet article le premier.

Religion et vie quotidienne

Pour les cultures occidentales, la Bible en est évidemment le principal. Son interprétation n’est pas monolithique: on peut y voir beaucoup de choses et leur contraire et notamment des contradictions assez flagrantes entre certains messages de l’Ancien Testament et du Nouveau. Dieu d’amour ou Dieu des armées, chacun y a vu ou y voit encore ce qu’il veut y voir et, il faut bien dire, parfois simplement ce qui l’arrange.

Ce n’est pas pour autant qu’il n’y a pas certains aspects qui ne se dégagent qu’eux-mêmes (ou qui soient clairement dégagés par le clergé à différentes époques). Prenons la Genèse. L’histoire d’Eve, issue de l’homme pour lui tenir compagnie, source de la tentation et de la déchéance, tient lieu de discours sur la femme, qui est à la fois un fondement et une justification du patriarcalisme des sociétés chrétienne. Le fait que ce soit pour ne pas avoir suivi aveuglement les ordres et pour avoir cherché à connaître le bien et le mal que le couple est chassé de l’Eden est aussi porteur d’un message sur l’obéissance et le désir de savoir. Dans ce récit sont également évoqués la nature pécheresse de l’humanité, sa condamnation à la souffrance sur terre.

La perte d’influence de ce récit et de l’ouvrage en entier, et notamment de son interprétation littérale, n’en fait pas moins un élément encore fondamental dans les mentalités sociétés chrétiennes. Source d’une grande partie de notre morale, au point de permettre à l’Eglise de se prétendre faussement l’origine de toute aspiration et valeur humaniste, une partie encore importante des jugements moraux qu’elle a prononcé sont encore encodés dans le droit et les préjugés, y compris dans les sociétés laïques qui s’interdisent de recourir à l’argument religieux.

Il semble que ces croyances, que l’on peut parfois juger rétrogrades et qui pour beaucoup d’entre elles n’entraînent pas le bonheur, continueront de produire leurs effets tant que la communauté des croyants continuera de considérer leurs textes sacrés comme l’alpha et l’oméga, une pure parole divine. Admettre que ces textes soient aussi le reflet de leur époque et de ceux qui l’ont écrit est une évidence mais difficile à admettre pour les institutions qui ont basé leur pouvoir et leur influence sur le caractère infaillible et absolument divin de ces textes.

Religion et communautarisme

Les religions sont un ensemble de croyances sur la réalité spirituelle mais elles sont aussi des marqueurs d’identité dans la sphère du temporel, déterminant la frontière entre « Nous » et « Eux », cet Autre souvent honni et incompris. Les Hébreux d’avant notre ère n’avaient que faire de convertir les autres à leur religion, Yahvé était leur Dieu à eux le peuple Elu, qui devaient les conduire à la victoire sans considérations pour les autres peuples. C’est ainsi que l’Ancien Testament regorge de récits de guerre et d’atrocités commis par le peuple hébreux avec l’aide et la bénédiction de leur Dieu. Comme l’avait souligné Nietzsche, quel aurait été l’usage d’un Dieu bienveillant et pacifique ?

Chaque grande religion, peut-être le bouddhisme mis à part, contient ainsi un message d’exclusivité pour les croyants et souvent d’anathèmes pour les non-croyants. Cela va des promesses de malédiction éternelle dans l’au-delà jusqu’à l’appel pure et simple au meurtre. C’est tout le paradoxe d’un Dieu décrit comme parfait, bienveillant et miséricordieux mais qui a de telles réactions, qu’on qualifierait d’haineuses si elles émettaient d’un humain, si on ne croit pas en lui exactement comme il est et selon la manière qu’il a dicté.

Même aujourd’hui où nombre d’autorités religieuses prônent le dialogue interconfessionnel et la tolérance, la présence de tels passages dans des livres qui ont été sanctifiés, donne un argument de poids aux partisans de la guerre sainte pour valider leur interprétation. On peut penser qu’à moins que ces livres soient désanctifiés, leur rapport à l’histoire et aux enjeux politiques de leur période reconnu leur interprétation littérale officiellement et définitivement invalidée pour être remplacé par une interprétation s’attachant plus à l’esprit,, la religion continuera d’être une des principales menaces pour la paix entre les communautés et les peuples.

Changer ce récit culturel d’exclusivité et de séparation est un beau combat à mener pour chaque membre d’une communauté religieuse à l’intérieur de sa communauté, en soulignant que ce n’est pas parce que ces livres sont aussi le reflet de leur époque qu’ils ne peuvent être une source de sagesse et d’inspiration, peut-être bien d’origine divine. C’est aussi un combat que peuvent mener les non-religieux en provoquant le débat sur ces questions, non par une croisade anti-religieuse qui ne servirait qu’à crisper les croyants sur leurs opinions, mais par une réflexion conduite par des arguments logiques (révéler les contradictions), des analyses historiques et politiques. C’est probablement le seul moyen d’éviter ce choc des cultures qui a déjà commencé avec la montée des fondamentalismes et qui pourrait avoir des conséquences apocalyptiques quand certains des régimes qui portent cette interprétation se seront dotés d’armes de destruction massive, ce qui sera sans doute bientôt le cas de l’Iran.

Mathieu Albouy

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :