Quelques réflexions sur l’oeuvre de Tolkien

L’auteur du Seigneur des Anneaux, la fameuse trilogie qui fut l’un des plus gros succès du vingtième siècle avant d’être redécouverte par l’interprétation cinématographique de Peter Jackson, avait la particularité de profondemment détester les allégories. Il y voyait l’imposition de la volonté de l’auteur sur le lecteur et lui préférait la notion d’applicabilité, celle qui permet au lecteur de tirer du livre ce qu’il en désire. De fait ce livre a exercé une réelle fascination sur des générations et des publics très variés, chacun y trouvant quelque chose, qu’il s’agisse d’une source d’inspiration ou encore d’une évasion onirique. Tolkien avait commencé la création de son monde avec l’ambition de créer une mythologie, soit un recueil d’histoires nécessairement porteur de certaines valeurs, d’une certaine vision. Nous allons en voir quelques éléments, autour de thèmes comme l’uniformité, la sagesse, le courage et l’espoir et nous hasarder à quelques « applications » personnelles.

L’histoire prend place dans le contexte d’un univers menacé par le pouvoir militaire de Sauron qui désire unifier sous son contrôle tous les habitants de la Terre du Milieu et leurs territoires. Beaucoup des admirateurs de l’adaptation cinématographique en ont particulièrement apprécié cet aspect. Une guerre simple, avec les gentils et les méchants, le Bien contre le Mal, des grandes batailles et des héros. De fait le film y fait une large place et encore plus les jeux vidéos qui en sont tirés. Mais cela ne reflète pas l’ouvrage ni la volonté de son auteur. Tolkien, qui avait participé à la Bataille de la Somme et y avait perdu nombre de ses amis, haïssait la guerre bien qu’il reconnaissait que certaines valeurs méritaient qu’on se batte pour les défendre et notamment la liberté.

Son récit n’est pas tant autour de la lutte entre le Bien et le Mal qu’autour des questions de la corruption engendrée par la soif de pouvoir, le désir de contrôler et d’uniformiser.
Le contrôle sur les êtres puisque l’Anneau est cette force unificatrice (« Un Anneau pour les gouverner tous, un Anneau pour les trouver; Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier ») et le Mordor l’incarne avec cet oeil unique et ces levées d’armées uniformes d’hommes et d’orques tenus par la peur qui évoquent l’époque des totalitarismes et des fascismes. L’alliance entre les différentes races libres représente au contraire la diversité, tandis qu’est fait l’éloge du métissage avec l’idylle entre l’aspirant au trône du Gondor Aragon et la princesse elfique Arwen.

Il y est aussi question du contrôle et de l’exploitation de la nature à travers Saroumane et son culte de l’industrie. Tolkien était un amoureux de la nature bouleversé par les transformations de l’environnement dont il fut le témoin en Angleterre et témoigne dans son ouvrage d’une grande sensibilité à la beauté des paysages et des arbres en particulier. Le récit est imprégné d’une profonde mélancolie face à un monde qui perd inéluctablement ce qui faisait sa beauté et sa diversité.

Un bon nombre d’aspect des personnages sont liés au duel tant à l’extérieur qu’à l’intérieur des êtres, entre les tentations de l’ego et la sagesse, y compris la tentation d’utiliser les armes de l’ennemi contre lui-même. Certains personnages comme Saroumane ou Boromir paraissent au premier abord plus flamboyants, plus brillants et apparaissent ainsi sous un jour plus favorable aux gens impressionables. Néanmoins ils chuteront tous à cause de leur orgueil démesuré et de leur arrogance alors que seront décisifs des personnages qui pour apparaître plus effacé, plus tiède et de ce fait beaucoup moins estimés montrent en fait le plus de sagesse tels Gandalf et Faramir.

Ce genre de scénarios en rappelle beaucoup d’autres dans notre réalité. On peut penser à la philosophie. Par exemple à Sartre certes très brillant mais s’estimant de ce fait supérieur à tout le monde et au-dessus de toutes erreurs, multipliant les injures, les anathèmes et les soutiens à des régimes hasardeux. La postérité a finalement plutôt donné raison à son adversaire Camus, moins étincelant intellectuellement, plus nuancé, relativement méprisé par une partie importante de l’intelligentsia de son vivant mais aujourd’hui à l’honneur. On peut penser aussi à la politique qui donne souvent l’impression que les électeurs préfèrent les charismatiques, ceux qui ont l’air d’être des « winners » à ceux qui démontrent plus de sagesse ou de sincérité.

La sagesse selon Tolkien n’est pas à chercher du côté des grands moralisateurs, de ceux qui sont rapides à condamner et à donner des bons et des mauvais points. La sagesse c’est aussi faire preuve de compassion, accorder une chance au bon dans chacun ce qui ne signifie pas pour autant être naïf ni s’illusionner. Elle est principalement incarnée par Gandalf et apparaît épisodiquement, non pas dans de grandes illuminations philosophiques mais dans des actes ou des petites remarques dispensées en situation, comme lorsque Frodon se plaint que son oncle Bilbon n’ait pas tué Gollum et que Gandalf lui répond « Nombreux sont ceux qui vivent et qui méritent la mort. Et certains qui meurent méritent la vie. Pouvez-vous la leur donner ? Alors, ne soyez pas trop prompt à dispenser la mort en jugement. Car même les très sages ne peuvent voir toutes les fins. »

Enfin l’oeuvre de Tolkien est inspirante pour sa conception particulière de l’héroïsme. Frodon n’a rien d’un héros classique: ce n’est certainement pas sa taille de hobbit qui lui permet d’être un grand guerrier, il est plutôt intelligent mais sans être particulièrement rusé ou ingénieux. En fait, il passe la plus grande partie de sa quête à se cacher et à essayer de se faufiler sans être vu, accompagné de Sam, qui n’est rien de plus qu’un jardinier. Voilà des héros bien curieux ! Ce qui lui confère la capacité à remplir sa mission, c’est son exceptionnelle résistance aux tentations et aux séductions exercés par l’Anneau, son humilité en somme ainsi que la loyauté de son compagnon. C’est aussi son courage.

Le courage selon Tolkien est très différent des représentations classiques du courage tel qu’on peut en trouver par exemple dans la production Hollywoodienne. Il n’y a pas dans cet ouvrage de ces espèces de surhumains parfaits, taillés d’un bloc et bien au-dessus des faiblesses rencontrés par les gens ordinaires. Aragorn, l’héritier du trône de Gondor, malgré toutes ses qualités et sa grandeur est un homme qui doute, qui a peur de ne pas être à la hauteur. Même le magicien Gandalf ou la reine elfique Galadriel, pourtant pas loin d’être des demi-dieux, se méfient d’eux-mêmes du fait même de leur grande sagesse: voilà pourquoi ils n’acceptent pas l’anneau quand Frodon le leur propose. Ceux qui ne prennent pas garde à leur égo et se pensent supérieurs à ce genre de tentation se corrompent ou tombent dans la folie comme Saroumane et Denethor le roi du Gondor, son fils Boromir et les 9 seigneurs des hommes à qui Sauron a proposé des anneaux et qui sont devenus ses 9 spectres serviteurs.

Il n’y également pas de héros solitaires, là aussi contrairement aux archétypes qui prédominent dans notre culture. Pas de héros charismatiques qui rallierait tout le monde à son panache blanc: la victoire se fait par l’union. Cependant de victoire il n’est pas quasiment pas question tout au long du récit tant elle apparaît improbable. Les chances de succès sont faibles, imprévisibles et lutter paraît même vain. Le courage consiste à persister, tenter malgré tout pour rester fidèle à l’espoir et à ses valeurs à l’image du peuple elfique qui lutte depuis des siècles contre la « Lente Défaîte » de leur peuple ». Désespérer c’est pour Tolkien non seulement un pêché mais surtout une erreur car on ne sait jamais ce qui peut arriver. Ce professeur de linguistique proposait de créer un nouveau mot l’ « eucatastrophe », le contraire de la catastrophe, pour désigner un retournement joyeux et soudain.
Le bien peut jaillir du mal, le sursaut de la chute et du désastre la prise de conscience. Sans doute une idée à garder en tête.

Référence biographique: Tom Shippey, J.R.R Tolkien: Author of the Century

Mathieu Albouy

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Comments
One Response to “Quelques réflexions sur l’oeuvre de Tolkien”
  1. Elendil dit :

    C’est un résumé assez vrai que vous faites là du Seigneur des Anneaux, et vous avez entièrement raison d’insister sur le fait que pour Tolkien, l’anti-quête de Frodo était la partie majeure du livre, et l’enchaînement de batailles livrées par le Gondor et le Rohan la partie mineure. Il faudrait tout de même préciser que le Seigneur des Anneaux n’est pas une « trilogie » (Tolkien récuse le terme) mais un livre divisé en trois tomes pour des raisons éditoriales.

    Mentionnons aussi le fait que les « doutes » d’Aragorn mis en scène par Jackson dans les films sont une totale invention de sa part. Chez Tolkien Aragorn ne doute pas (ou ne doute plus), car il a passé des dizaines d’années à se préparer et à combattre Sauron de façon dissimulée. Il n’ignore pas que seule la victoire finale sur Sauron, aussi improbable soit-elle, lui apportera ce qu’il désire par-dessus tout, la main d’Arwen. De fait, l’Aragorn de Tolkien est indiscutablement dans la parenté des grands héros classiques, « au-dessus des faiblesses rencontrés par les gens ordinaires ». Ce qui est intéressant chez Tolkien, ce n’est pas la négation de cet héroïsme-là (chose très, voire trop récurrente dans les œuvres d’imagination contemporaines), mais bien sa subordination à l’héroïsme dont font preuve Frodo et Sam. Témoin la scène de triomphe au Champ de Cormallen.

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