Les récits culturels (2): les sciences dures en question

Après avoir envisagé dans un billet précédent les récits culturels issus de la religion, attardons nous maintenant par ceux produits par les sciences. Parmi elles, les plus valorisés, les plus influentes et celles considérés comme les plus fiables sont les sciences de la nature. On les appelle parfois les « sciences dures », parce qu’elles s’approchent le plus de l’idéal d’objectivité et de rationalité porté par les zélateurs de la science depuis l’époque des Lumières.
Qu’en est-il réellement ? Ces sciences sont-elles neutres et quel usage pouvons-nous en faire ? Nous allons nous pencher sur quelques exemples pour éclairer notre réflexion. Un point d’entrée intéressant est d’inspecter la biologie à travers l’anthropologie culturelle.

L’anthropologie culturelle a une relation critique avec l’objectivité scientifique. Se proposant d’établir une science de la culture à travers l’exercice de l’ethnographie (consistant à s’immerger au sein d’une culture ou une sous-culture pour mieux l’observer), les anthropologistes se sont assez rapidement aperçus qu’ils projetaient leurs propres préjugés et interprétations sur leur objet d’étude et que tout modèle interprétatif ou explicatif ne pouvait pas par essence être neutre. De là une critique sévère de l’empirisme à la fois dans les sciences sociales mais aussi dans les sciences dites dures (le nom lui-même de ces sciences n’est évidemment pas neutre).

Reproduction et rapports de genres

Par exemple, l’anthropologie féministe a reproché à la biologie de parfois naturaliser sans fondements les rapports de force sociaux. C’est la thèse défendue par Emily Martin dans son article intitulé « l’oeuf et le spermatozoïde » (1991). Le texte analyse les manuels de biologie sur la reproduction pour montrer comme la culture façonne la façon dont les biologistes décrivent leurs découvertes et met en lumière la construction d’une romance entachée de stéréotypes. Elle pointe les descriptions enthousiastes de la productivité sexuelle masculine, du parcours du combattant effectué par le sperme tandis que l’ovulation est présenté comme passive et le processus de production sexuelle féminine décrite comme un gâchis. Lorsque les scientifiques firent de nouvelles découvertes attribuant un rôle plus actif à l’ovule, les descriptions ne changent que pour plaquer de nouveaux stéréotypes sur des processus naturels. Parce que l’ovule attrape et colle à lui le spermatozoïde, le champ lexical bascule vers l’imaginaire de la femme fatale, de l’araignée ou de la mère étouffante.

Par le biais de ces métaphores, non seulement notre capacité à comprendre la nature est biaisée, mais surtout nos conventions sociales sont naturalisés et légitimés.

La tentative systématique d’attribuer des caractéristiques humaines à des cellules et de leur conférer des intentions est troublante et peu scientifique. On retrouve fréquemment ce vice comme par exemple dans le titre du best-seller de Richard Dawkins, le gêne égoïste (1976) où l’on peut se demander qui est qualifié ainsi, un gêne par essence dépourvu d’intention ou son porteur. Autrement dit, le scientifique, dans son laboratoire ou à l’extérieur décrit bien un fait objectif (encore que la façon de collecter ces faits peut elle-même être mise en question), la façon dont il l’interprète, dont il le décrit et dont il l’utilise pour décrire des théories est subjective. Ce n’est pas là une question de mauvaise foi du scientifique. Toutefois prendre du recul sur ses propres à-priori, être capable de reconnaître sa subjectivité est déjà un pas pour la réduire.

Théories de l’évolution

Ces principes s’appliquent également aux théories de l’évolution qui sont avant tout des schémas logiques nés d’hypothèses et étayés par des exemples observables dans la nature. De ce fait, beaucoup ont reprochés aux évolutionnistes de transposer leurs perceptions de la réalité sociale sur la nature puis de replaquer leur théories sur la société pour naturaliser, consciemment ou non, ces perceptions. Karl Marx, avait ironisé le premier sur la ressemblance entre la nature tel qu’elle était décrite par Darwin et l’individualisme de la société victorienne.

Plus récemment, l’anthropologue Marshall Sahlins, dans Usage et Abus de la Biologie (1972), avait retracé l’histoire des échanges entre sciences sociales et biologie et leurs constructions sur un certain socle d’hypothèses. Tout commence avec les théories du philosophe Thomas Hobbes (« l’homme est un loup pour l’homme »), représentation de la société individualiste et déchirée de son époque mais que celui-ci présente comme un « état de nature ». Ce mythe des origines sera repris et théorisé par les premiers économistes libéraux. Parmi ceux-ci, Malthus et ses théories controversées sur le nécessaire contrôle de la reproduction des pauvres qui eût une influence intellectuelle dominante sur Darwin. Une interprétation déformée du travail de ce dernier servit de légitimation à ce qui fut appelé le darwinisme social avec des pontes de la sociologie comme Herbert Spencer et William Sumner, transposant dans les sciences sociales et en politique une idéologie dite Darwinienne de compétition individuelle et qui servit à justifier toute sorte de choses, de l’ultralibéralisme au colonialisme. Sahlins voit dans le travail de célèbres biologistes comme Edward Wilson une réinvention de ces théories dans la nature.

Ces quelques exemples doivent nous éclairer. Il ne s’agit pas de discréditer l’entreprise scientifique ni de s’autoriser à répliquer à des arguments scientifiques, c’est à dire étayés par des faits même interprétés subjectivement, par une réponse morale ou politique. Il s’agit plutôt d’une reconnaissance de l’importance de la subjectivité qui rend toute neutralité illusoire. Ce qui doit en retour nous pousser à la précaution et à l’esprit critique dans la réception et l’usage de ces messages. Un des principaux enjeux est de faire attention à ne pas naturaliser et légitimer toute sortes de choses au nom d’une science prétendument neutre et au-delà de toute contestation.

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