Le cyberespace, nouvelle sphère politique ?

Barack Obama en direct sur vos genoux ? C’était possible le 20 avril 2011, à condition d’avoir un ordinateur, un accès à internet, et de faire allégeance à la Maison Blanche sur Facebook1. Le président des Etats-Unis, en compagnie de Marc Zuckerberg au siège de Facebook a répondu à des questions sélectionnées des « présents » à sa conférence virtuelle. Alors que les Républicains cherchent encore leur candidat, Obama a marqué ici son avance, en réaffirmant l’importance qu’avaient à ses yeux les nouvelles technologies, qui ont fait l’objet de beaucoup d’attentions de la part de son gouvernement depuis le début de son mandat, en politique intérieure2 comme extérieure3.

Internet semble être un moyen, pour les démocraties, de faciliter la participation des internautes à la vie politique de l’Etat, car il abolit les distances et permet une immédiateté des actions que n’autorise pas, par exemple, la pratique du référendum. Cependant, l’utilisation croissante d’internet par les hommes et femmes politiques lors de leurs campagnes ou de leurs mandats est-elle vraiment une avancée vers l’idéal de la cyber-citoyenneté ?

En effet, cette utilisation du net par les hommes politiques, présents sur Twitter ou Facebook, semble relever, dans l’ensemble, plutôt de nouvelles stratégies de communication que d’une volonté véritable de développer une nouvelle forme de participation démocratique. Internet présente en effet l’avantage sur les autres médias de donner une plus grande illusion de proximité, notamment par le biais des réseaux sociaux, grâce en particulier à l’interactivité possible avec la « sphère politique ». Ainsi Nicolas Sarkozy, dans « Paroles de Français4 », répondait à un panel de Français choisis d’avance, prêtant le flanc aux discours critiquant le choix de ses interlocuteurs ; en revanche, les questions à Barack Obama le 20 avril étaient posées « en direct » par tous les participants, même si elles étaient sélectionnées. L’impression de réactivité et de liberté de ton est donc bien plus forte sur le net, et l’on suppose moins de manipulations. La cyber campagne politique a donc d’abord l’avantage de l’immédiateté.

Autre avantage, l’utilisation d’internet dans les campagnes politiques est un moyen pour les hommes et femmes politiques de rajeunir leur image à moindre frais, ainsi que d’apparaître plus détendus, twittant allègrement (comme Frédéric Lefebvre riant de ses propres bourdes) ou ironisant sur les détournements de sa page Facebook (comme M. Sarkozy). La grande force des réseaux sociaux est enfin de donner l’impression d’une disponibilité, illusion facilement entretenue par la délégation de la gestion des comptes à des professionnels de la communication. Le cyberespace devient une espèce de Forum moderne, au sens romain du terme, ou chacun peut s’exprimer fac eaux élus politiques.

Toutefois, si les utilisations d’internet dans l’espace politique des démocraties occidentales sont pour l’instant limitées au renouveau d’une communication télévisuelle de moins en moins crédible, d’autres utilisations étatiques posent de véritables questions sur les rapports en train de s’établir entre l’Etat, les citoyens et le cyberespace.

Plutôt que dans la panoplie de communication des démocraties occidentales, c’est dans l’attirail sécuritaire de nombreux Etats plus « autoritaires » qu’il faut chercher une véritable intégration du cyberespace à la politique nationale. L’exemple-limite de cette intégration politique et étatique du cyberespace est la construction d’une « cyber-grande-muraille » en Chine, appelée le « Bouclier Doré », qui revient à territorialiser internet, alors que le cyberespace échappe traditionnellement aux logiques nationales. Ainsi, dans ce cas, la « cyber-citoyenneté » prend un contenu concret, c’est appartenir à tel espace internet, contrôlé et filtré par un Etat.

La Chine, ou encore l’Iran5, pays connus pour leur lutte contre la libre circulation de l’information, ne sont pas les seuls à entamer une entreprise de « frontiérisation » d’Internet. Les Etats occidentaux, grandes puissances démocratiques férues de l’illusion cyber-citoyenne, marquent également leur cyber-territoire à coup de mesures sécuritaires. L’Estonie a ainsi mis sur pied la première armée internet européenne, à la suite d’une grande attaque par Déni de Service (DDoS) attribuée à la Russie, en 2007. Suivant la même logique de création d’un espace national au sein d’un internet largement mondialisé, les Etats-Unis ont créé en 2010 un cyber-commandement chargé de la défense militaire de la sécurité des Etats-Unis sur le net, l’USCYBERCOM. En France encore, certains éléments de la LOPPSI6 tendent à créer un contrôle national de l’internet en France.

L’internaute ne pourrait-il être un cyber-citoyen qui relèverait de l’autorité sur internet de l’Etat dont il est membre, sans jouir de droits politiques qui sont l’autre facette du citoyen ?

Il semble que ce soit contre ces mesures étatiques de contrôle de leurs cyberfrontières que se bâtissent les mouvements les plus politiques d’internet, qui montrent le véritable espoir politique positif d’internet. En effet, dans le cas d’une politique sécuritaire, l’internaute n’est géré que comme un usager de la Toile, alors que le cyber-citoyen est l’idéal d’un internaute actif politiquement par le biais d’internet : ce cyber-citoyen-là ne serait pas qu’une utopie7.

Un exemple de cette citoyenneté permise par internet est le Parti Pirate suédois, qui a réalisé un score de 7,9% aux élections européennes de 2009, obtenant un siège au Parlement Européen. Ce parti défend une réforme de la propriété intellectuelle sur Internet et se bat pour la liberté de contenu et d’échange permise par le Web. C’est bien ici un projet politique concernant internet qui mobilise des électeurs dans le monde « réel », et Internet est largement utilisé comme moyen de communication à l’intérieur du Parti. Comme il se doit concernant l’internet mondialisé, ce Parti a fait des émules regroupés au sein du Parti Pirate International, qui n’enregistrent cependant pas les mêmes succès que le parti suédois.

L’hacktivisme d’un groupe comme Anonymous8 présente une autre facette du citoyen, le citoyen agissant politiquement hors du cadre de la citoyenneté, une forme d’idéal du citoyen révolté défendant l’idéal démocratique. En effet, ce groupement de hackers défend la liberté de communication sur internet, de toute forme de contenus. En 2010-2011, l’organisation a ainsi attaqué par DDoS les sites de PayPal, Mastercard et Visa pour protester contre le refus de ces entreprises de permettre les dons à WikiLeaks, ainsi que les sites des gouvernements Tunisiens, Egyptien et Libyen pour empêcher la censure d’internet, tout en fournissant des kits et des astuces pour contourner la censure internet exercée par ces régimes pendant les émeutes qui ont menées en Egypte et Tunisie à la chute du régime.

Outre sa capacité d’action et ses cibles politiques, l’intérêt pour la notion de cyber-citoyenneté d’Anonymous est son fonctionnement : en effet, ce groupe n’a pas de dirigeants officiel, et les opérations sont décidées en commun sur des forums par l’ensemble des présents. Plus intéressant encore, au lieu de procéder à des attaques par Déni de Service en utilisant des « botnets » (un réseau d’ordinateurs infectés par un virus afin de lancer des attaques coordonnées), ils proposent un logiciel qui permet de participer volontairement à ces attaques de botnets en prêtant son ordinateur pour les attaques aux hackers qui les coordonnent. Anonymous offre un moyen de protestation et d’action afin de défendre des valeurs affirmées, la liberté d’expression, ce qui fait de ce mouvement un exemple d’utilisation politique d’internet par les internautes, et non d’une utilisation étatique d’internet.

Après ce rapide tour d’horizon des utilisations politiques d’internet, nous en arrivons à une conclusion double. D’une part, la cyber-citoyenneté réelle dans les démocraties ne sera certainement pas mise en place par les élites politiques actuelles qui ne sont pas issues de la génération-internet ; d’autre part, l’hacktivisme, s’il donne lieu à des actions retentissantes, n’en affecte pas moins marginalement le monde « réel ». En somme, les tentatives actuelles ne sont que des pistes explorant des interactions possibles entre monde politique et sphère internet, pistes ou les utilisations sécuritaires sont actuellement les plus avancées, ce qui souligne au moins la prise de conscience par les gouvernements de la puissance politique d’internet, même si cette puissance ne se traduit que peu par des actes affectant la vie politique réelle.

2 Voire le renouvellement du site de la Maison Blanche le jour de l’investiture d’Obama, site permettant de faire participer l’internaute-citoyen. (http://www.whitehouse.gov/blog/change_has_come_to_whitehouse-gov/)

3 Discours d’Hillaru Clinton sur la nécessité de la liberté d’internet, le 15/02/2011

4 TF1, le 10 février 2011

5 Qui a réussit à bloquer le réseau TOR utilisé par les cyberdissidents en Mars dernier (cf. http://www.numerama.com/magazine/18361-l-iran-aurait-reussi-a-bloquer-tor-provisoirement.html)

6 Loi d’Orientation et de Programmation pour la Performance et la Sécurité Intérieure

7 Le film 8th Wonderland (2010) peint ainsi l’existence d’une nation n’existant que sur Internat et regroupant des citoyens du monde entier, qui décide d’agir sur le monde « réel » en votant des mesures. Cet Etat finit par être reconnu par l’ONU comme un acteur réel des relations internationales.

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