L’échec scolaire et la contre-culture adolescente

Il existe une grande variété d’explications qui cherchent à expliquer le pourquoi de l’échec scolaire. Certains insistent sur les conditions économiques des familles et de l’éducation nationale, d’autres sur des questions d’attitudes de classe par rapport à la culture scolaire. D’aucuns mettent en cause les méthodes pédagogiques ou encore le contenu des cours. Tous ces niveaux d’analyse comportent une part de vérité et permettent d’identifier des leviers pour l’action publique. Toutefois le niveau d’analyse qui traite de la contre-culture adolescente c’est à dire de l’attitude des élèves en classe et en-dehors, leur motivation et l’adoption d’une mentalité bénéfique ou maléfique sur la réussite scolaire n’est pas traitée convenablement dans le débat sur ces questions.

Un écueil consiste à la réduire à une composante de classe dans la lignée de ce que Bourdieu et Passeron avaient montrés sur la diffusion inégale de la culture scolaire selon les groupes sociaux. Cette démonstration est pertinente mais insuffisante pour le problème qui nous concerne puisque si la position sociale détermine l’intensité du phénomène elle ne peut l’expliquer. Le second écueil est de penser la question comme un résultat d’une mauvaise éducation parentale qui n’aurait pas été capable de transmettre les valeurs morales nécessaires pour contrer l’attitude de rébellion qu’engendrerait naturellement la période d’agitation hormonale de l’adolescence. Or on pourrait citer de nombreux chercheurs comme Frank Furstenberg, Laurence Steinberg ou Judith Harris qui montrent à travers études de valeurs et expériences psychologiques que l’influence des pairs est beaucoup plus importante à l’âge de l’adolescence que celle des parents et peut même faire presque table rase de cette dernière. Pour ce qui est de l’explication biologique, on pourra se référer à l’anthropologue Margaret Mead et son étude sur les adolescents aux îles Samoa pour montrer la plasticité de la culture et sa capacité potentielle à surmonter l’influence des déterminants biologiques en la matière.

Murray Milner et Marcel Denasi: sous-culture adolescente et désinvestissement académique

Nous allons donc nous tourner vers une autre explication développée par le sociologue américain Murray Milner dans « Freaks, Geeks and Cool Kids » (2004) qui développe une raison structurelle de l’émergence de cette contre-culture, la ségrégation des adolescents qui au sein de leur école sont coupés du reste de la société et privés de tout pouvoir hormis celui de déterminer qui est cool et qui ne l’est pas. On observe en effet que le système social au collège est un système de castes, c’est à dire un système de stratification sociale selon le statut avec une grande rigidité entre les frontières groupes. Cela rejoint la définition de Max Weber d’un groupe de statut, un groupe très concerné par le style de vie et l’acceptation par les pairs. Or une des conditions sociales sous lesquels le statut croît en importance est quand les gens perdent leur pouvoir économique et politique, comme c’est le cas pour les adolescents qui n’en disposent pas. Cette obsession pour le statut explique bon nombre de comportements et en premier lieu leur dureté les uns envers les autres puisque le statut est une ressource non expansible (pour monter dans l’échelle sociale il faut que quelqu’un en descende) et leur attention à la mode et aux marques qui servent à déterminer qui est dans le groupe et qui ne l’est pas. En conséquence, en raison des enjeux importants, l’adolescent est beaucoup plus concerné par l’acceptation par ses pairs que par sa réussite académique.

Les conséquences scolaires pour les adolescents sont aggravés par le fait que la sous-culture adolescente à laquelle ils doivent adhérer est une contre-culture qui rejette les valeurs du monde des adultes et de ses institutions à commencer par l’école. Des raisons variées pourraient être invoquées pour expliquer la formation de cette contre-culture. Murray Milner en choisit une: ce phénomène serait une réaction à l’exclusion et au mépris qu’ils ressentent de la part des adultes. « Ceux qui ne sont pas respectés en terme de normes et de valeurs dominantes embrassent les normes et les valeurs des attributs qu’ils ont. Souvent ils rejettent les valeurs de l’ordre établi ».

Cette explication est cohérente avec celle développée par le sociologue Marcel Denasi dans son livre « Cool, the Signs and Meaning of Adolescence » (1999). Il explique que le mot « cool » si présent dans le vocabulaire de la jeunesse apparaît lors de l’émergence du jazz. A un moment où il pouvait être dangereux pour ces musiciens afro-américains d’adopter un comportement trop agressif, leur rébellion était exprimé par un air d’indifférence feinte. De manière similaire, les adolescents montrent de l’indifférence à ce qui est valorisé par la culture académique et inversent ses valeurs et symboles en en faisant des actes de résistance. Lorsque les élèves ne veulent pas aller trop loin dans leur rébellion parce qu’ils aspirent à des formes traditionnels de succès et ne veulent donc pas trop compromettre leur résultats scolaires, ils adoptent une attitude d’ennui affiché comme un compromis entre leurs aspirations et la pression sociale.

Une norme d’investissement dans le travail est donc fixé et quiconque s’en détache vers le haut est pénalisé. Il devient donc rationnel pour ces élèves d’adopter une telle attitude, soit de rébellion ou de sous-performance au sein d’un groupe qui porte une sous-culture qu’ils n’ont ni la capacité ni la maturité de changer. Chacun jugera de la pertinence des arguments apportés en tenant compte de ses propres souvenirs d’adolescence et de ses observations sur les écoles d’aujourd’hui. Cette explication fournit l’avantage de produire une explication rationnelle fondé sur des mécanismes sociaux observables à un phénomène qui apparaîtrait sinon irrationnel ou faussement biologique. Dans cette perspective l’échec scolaire ne trouve pas ses racines dans le laxisme des parents ou de l’école mais dans l’institution de l’école et le statut de la jeunesse dans la société. On a des conséquences académiques lourdes sur le décrochage scolaire et la médiocrité du niveau général mais aussi des conséquences sociales sur les prémisses de la délinquance juvénile (qui commence souvent par l’échec scolaire) mais aussi sur l’exclusion et le harcèlement de tous les « intellos » ou « geeks » qui ne se conforment pas à la norme.

Les solutions

Il s’agit d’un problème lourd à changer puisqu’il touche à une structure de base de notre société: l’école. Murray Milner recommande aux parents qui le peuvent d’éduquer eux-mêmes leurs enfants à domicile. On se rend bien compte néanmoins que ce choix n’est possible que pour une minorité puisque pour bénéficier d’un pouvoir d’achat suffisant la plupart des couples nécessite deux salaires et ne parlons pas des familles monoparentales. De plus, on peut deviner que dans la majorité des cas cette tâche éducative serait dévolue à la femme qui se retrouverait à nouveau confinée à la sphère privée.

Il y a sans doute des aménagements à faire pour laisser plus de place à l’adolescent et à son autonomie, respecter davantage ses goûts. Plutôt que de chercher à lui inculquer de force des savoirs comme à un sauvage qu’on voudrait civiliser il s’agit de partir de ce qu’il est prêt à apprendre pour l’amener progressivement vers ce qu’il doit savoir . La pédagogie peut ainsi constituer un levier pour pallier, partiellement, à ce problème structurel. Pour le dire de manière simple, faire lire du Balzac à un enfant de 12 ans est grotesque. Cela ne servira qu’à le braquer contre la littérature et l’écrit en général et ce qui est imposé de force sans un minimum de consentement provoque une résistance. Faites lui lire ce qu’il aime, même si c’est Harry Potter, vous lui donnerez une chance d’aimer la lecture et de lui faire lire Balzac à un âge où il sera sans doute plus à même de l’apprécier.

Ce programme fera hurler les conservateurs en la matière qui droite et gauche confondues constituent ce qu’on a appelé les « républicains ». N’espérons donc pas trop faire changer l’éducation nationale à court terme sur ce sujet, ce qui n’empêche pas d’en débattre. Les écoles alternatives, qui existent déjà et présentent des résultats attrayants sont à préférer en la matière.

Cela n’efface pas toutefois le problème des raisons structurelles évoquées par Murray Milner. Sans doute faut-il s’interroger sur cette construction, récente historiquement et originaire de la seule culture occidentale, qu’est l’école moderne comme endroit clos, séparé de la société alors qu’elle doit y préparer, où l’on enferme des millions d’êtres dans un environnement et des règles qui comportent certains parallèles avec l’institution carcérale. On pourra ainsi lire avec avantage « une société sans école » de Ivan Illich qui ne manque pas d’idées intéressantes, que l’on soit d’accord ou non avec les thèses de l’auteur.

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Comments
One Response to “L’échec scolaire et la contre-culture adolescente”
  1. sylvain385 dit :

    >> « Faites lui lire ce qu’il aime, même si c’est Harry Potter »
    un peu condescendant…
    ici la critique d’un prof de Sciences Po:
    http://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20130920.OBS7871/harry-potter-est-un-batard.html
    perso Balzac ne m’a jamais passionné !

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